Antoine Dubruel
Alors étudiant, je me détourne de ma carrière de Droit International Public pour embrasser des études d’Histoire de l’art et de dessin aux Beaux-Arts de Toulouse, plus proches de mes aspirations. Face aux inventions artistiques réalisées au fil du temps par Van Gogh, Monet ou Derain, une obsession voit le jour : peindre. Mes premières œuvres naissent en 2004, à Toulouse dans un atelier « improvisé ». Elles sont nourries d’impressions visuelles, de traces de voyages et du rapport particulier que j’entretiens avec la nature. Portant un regard attentif sur les œuvres des maîtres anciens comme sur les évolutions les plus récentes de la peinture, je développe peu à peu une écriture personnelle sur laquelle se dessinent des motifs récurrents quoique toujours singuliers. Elles en font aujourd’hui ma signature dans le paysage artistique contemporain.
Je m’attache ensuite à l’étude des œuvres de Nicolas de Staël, de Chaïm Soutine ou de Georges Rouault. Je m’intéresse également à Hiroshige et à l’estampe asiatique autour du paysage, dans une démarche oscillant entre tradition- je broie les pigments de couleurs mélangés à des huiles à la manière des Anciens- et innovation quant au traitement des sujets. En effet, si je fais le choix exclusif de l’huile, c’est que je trouve dans cette matière et ses possibilités infinies, le parfait médium pour exprimer la lumière qui émerge de mes compositions selon les saisons et les états d’âme de chacun. Les compositions deviennent alors de mon côté le fruit d’une lente maturation intellectuelle et sensorielle. Processus de création se déroulant sur plusieurs mois.
Après avoir longtemps portées sur le motif du corps, elles s’orientent désormais du côté de paysages que j’appelle « mentalisés ». « Funambule », ai-je l’impression d’être au moment de créer, comme suspendu dans les airs. La corde est ainsi tendue au-dessus d’une toile que j’aime vaste car elle laisse libre le corps en m’assurant une gestuelle « démesurée » pour tenter de fixer des couleurs franches, vives et tranchées.

« Expressionnistes » beaucoup diront.
Je réalise au préalable une première oeuvre au dessin, dans une technique mixte, puis vient l’encre de Chine qui s’étend tel le « négatif » de la toile finale. La troisième phase de travail fait émerger la composition ultime en portant un soin particulier au traitement de la perspective dite « naturelle » un peu à la manière de la « veduta » italienne de Canaletto ou de Guardi. Le fil conducteur créatif se conjugue alors entre la ligne et la couleur, la forme du détail et l’ensemble coloré et très matiériste du tableau final.
C’est au cœur donc de paysages fantomatiques transfigurés où se conjuguent liberté du geste et force de la couleur que j’aime créer, dans des compositions « d’abstraction onirique » diront certains, à mi-chemin entre figuration et paysages rêvés. Une chose est sûre, la lumière, la matière et l’équilibre, le plus souvent dans le déséquilibre, en sont les clés de voûte.
Pendant huit années, j’ai choisi, pour travailler, le sud de la France et plus précisément Sète, l’île singulière, touché par cette ville à la force brutale et poignante, lieu à la fois du non-retour mais aussi du tout possible. La présence de l’eau dans mes toiles en est le témoin. Du haut de mon atelier perché entre l’étang de Thau et la mer, j’ai poursuivi mon travail plus à l’intérieur du territoire, établissant ensuite mon atelier en Lozère, dans les Gorges du Tarn, sur un promontoire rocheux, non loin des ruines d’un château médiéval, accroché entre falaises et vautours, avant de voyager une fois encore dans les Cévennes aveyronnaises, au pied du Mont Aigoual. Ce lieu, très luxuriant, « oxygène » et « végétalise » chaque jour un peu plus mes toiles. La Nature y est dès lors omniprésente.
Ainsi, la peinture reste-t-elle et demeure-t-elle ce « choix radical » et sinueux qui s’impose à moi comme une nécessité. Seul chemin à mes yeux où la main et l’esprit peuvent s’exprimer en totale liberté.
Elida Fabre

Démarche artistique
Ma démarche, sans cesse renouvelée, tend à reproduire une réalité « autre » à partir de souvenirs, de voyages, de lectures et de recréer un monde dans une recherche autour des fondements de la discipline picturale (nombre d’or et secrets (al)chimiques de la matière). Je pars d’une image « mentalisée », inventée sans acte. Tout est alors matériau, motif. Puis la toile blanche fait apparaître un monde « invisible » qui n’existe pas, ou plutôt matérialisé (d’où la superposition de plusieurs paysages parfois sur un même plan).
Ma deuxième orientation s’attache à un vaste travail mené autour de la perspective. En effet, il s’agit pour moi de donner de la profondeur au motif sans modèle préétabli. En d’autres termes, d’« assimiler » les règles de la perspective tels que l’ont fait les Anciens afin de pouvoir recréer le motif sur la toile et ce, « sans filets ». C’est un travail de longue haleine qui se prépare en amont, bien avant le passage à l’acte sur la toile. La composition finale requiert beaucoup de justesse et de tension, une sorte d’ « improvisation sur structure », une invention musicale qui se nourrit d’elle-même. Elle est la somme d’un processus s’appuyant sur une première phase (aquarelle, pastel, fusain…), une seconde à l’encre de Chine. Ces deux premiers travaux, sortes de négatifs de l’huile finale ne se confondent pourtant pas avec elle, le motif évoluant tout au long du processus pour parvenir enfin à l’agencement de la couleur sur la toile blanche après avoir broyé les pigments.
3 œuvres au final qui constituent une œuvre « totale » autour d’une même composition.
Après, l’essentiel dans mon travail réside dans cette attitude d’émulation et de recherche, tel l’alchimiste, qui désire atteindre quelque chose, en attente d’une sorte de « révélation ». Quoi qu’il en soit, la peinture est pour moi devenue une « matière-monde », la seule qui puisse tendre vers ce « je ne sais quoi ».
Peu à peu, mon travail s’est éloigné du corps. Certains disent que mes tableaux présentent un « avant » ou bien un « après » humanité ? Le paysage me paraît pour l’instant plus satisfaisant pour son côté global, total et pour son caractère universel et atemporel.
Les gens que je rencontre au fil des expositions ont des réactions variées. C’est ce que j’aime. Car je peins aussi pour donner à l’autre matière à penser ou à repenser. Touchés, voire profondément bouleversés, souvent bousculés, ceux-ci me demandent souvent d’où vient le motif récurrent de l’Arbre, décharné ? renaissant ? dans mes œuvres. A mes yeux, l’arbre est un élément atavique de notre civilisation car il fait partie de notre quotidien. A sa façon, l’arbre révèle une part d’humanité. Je suis toujours ébahi par la force de présence du règne végétal, particulièrement prégnante en Aveyron, autour de Millau, de même qu’en Lozère ou dans les Cévennes où je travaille dès lors. Un peu comme si les arbres détenaient la mémoire d’autres temps et d’autres lieux, aujourd’hui révolus. Enfin, je suis sidéré par la palette de couleurs que je peux utiliser dans une sorte de travail d’estampe où le geste et la respiration prennent leur importance. Puis, au sein de la matière et de sa magie, je tente de retrouver ces équilibres mouvants, instables qui parcourent notre monde réel, L’équilibre qui se développe lentement semble toujours au bord de l’effondrement jusqu’au moment d’apposer la signature qui marque la fin du travail. C’est en ce sens que l’image du funambule me paraît la plus proche de celle du peintre face la toile.
Propos recueillis pas E.F.
Qu’est-ce qu’être un artiste peintre, pour moi, aujourd’hui ?
C’est s’inscrire dans une démarche « radicale », au sens premier du terme, impliquant de réels sacrifices, au quotidien.
C’est à la fois suivre une tradition ancestrale, cheminer derrière des peintres géniaux que j’admire et qui ont marqué l’histoire de la peinture, appliquer les préceptes et les « recettes » des Anciens, tout en ayant toujours le souci « essentiel » d’innover.
C’est exprimer le plus profond de mon être dans un propos relevant certes de l’intime mais se voulant avant tout universel et humain.
C’est ne jamais renoncer lorsque, dans mon acte de création, je me lance dans cette lutte « tauromachique » de corps à corps avec la toile. La traverser, ne faire plus qu’un avec elle, s’oublier, disparaître pour renaître à chaque fois un peu plus à soi-même.
C’est connaître, dans un rapport très « sensuel » au sens premier du terme, la jouissance des matières : j’aime l’encre disposé dans un souffle sur le papier, le bruit des pigments broyés au pilon sur le marbre, l’odeur des huiles que j’y mélange et puis surtout voir naître ces différentes couleurs me faisant prendre, à ce moment, des allures d’alchimiste.
C’est être dans cette attitude perpétuelle de chercheur de nuances, de reformulation de règles mathématiques, de volonté de créer d’autres « dispositions » du monde (le mien) sur la toile.
C’est tenter d’échapper à cette actualité toujours plus galopante qui m’écorche et m’abime afin de tendre dans mon tableau vers un propos moins violent, plus lent, indélébile (ou presque) et intemporel.
C’est être à la fois présent dans le monde contemporain auquel j’appartiens, celui des contingences, de sa frénésie, de son marché de l’Art, de ses règles, tout en essayant de m’en extraire, au moins le temps que dure l’acte de création.
C’est tenter d’oublier les humains, leur démesure, pour évoquer une Nature-Mère et son équilibre de plus en plus malmenés.
C’est aussi, parfois, être tenté par une forme d’autarcie, de repli sur soi face à un monde qui m’apparait, sous certains aspects, étrange(r).
C’est accepter de ne pas faire un « métier » comme tout le monde, de ne pas avoir choisi une voie simple, déjà tracée dans et par le giron familial, et de m’engager chaque jour dans un travail harassant quoique passionnant car, à la fois répétitif et toujours différent.
C’est essayer de fuir le poids des mots, de quitter l’approche verbale, sémantique et parfois trop conceptuelle voire jargonneuse de l’Art pour trouver un autre langage qui se passe d’eux. Oui, tenter de trouver un autre langage (celui des émotions ?) qui s’adresse à tous.
C’est peut-être inconsciemment vouloir exorciser ou du moins apprivoiser la mort en laissant, à ma façon, une trace.
C’est résister à la frénésie de la vitesse d’un monde allant à toute allure. Je suis un peintre lent.
C’est au final rester libre de faire ce que j’aime : PEINDRE et transmettre ce sentiment de liberté aux générations futures.

(Crédit photo P. C)

